Soif de justice ?
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Soif de justice ?

 

 

 

Les récents événements en Grèce où le sang a coulé révèlent une tension sociale qui n’est pas sans rappeler, à une autre échelle, les prises en otage de plus en plus fréquentes de dirigeants et cadres d’entreprise par des salariés exaspérés dans notre pays.

 

Si cette affirmation peut paraître exagérée, voire provocatrice, elle repose sur les motivations de ces passages à l’acte par des individus qui, jusque là, étaient restés sagement dans les limites de la loi : la révolte face à une injustice devenue insupportable ou, en termes plus positifs, une  soif de justice devenue soudainement plus forte que la peur et les conventions.

 

Si je ne veux pas rentrer dans le débat politique, il me semble important par contre de faire partager mon expérience et mon ressenti concernant le monde de l’entreprise.

 

A la fin des années 80, quand j’étais sur les bancs de l’Ecole Supérieure de Commerce du CERAM, à Sophia-Antipolis, nos professeurs nous enseignaient que le centre de gravité de la direction d’entreprise était passé d’une vision productiviste (les techniciens ont le pouvoir et créent une offre que les système commercial est chargé d’écouler) à un vision marketing (le client est placé au centre de l’organisation et par voie de conséquence le système commercial prend le pouvoir en se faisant le porte-parole de la demande à laquelle l’offre va devoir désormais répondre).

 

Mon expérience en entreprise puis en tant que consultant formateur m’a permis ensuite de constater deux nouveaux glissements de ce centre de gravité :

- du marketing vers la communication, la priorité n’étant plus tant de véritablement répondre aux attentes des clients mais de bombarder ces derniers de messages ayant pour but, dans un même mouvement, de susciter de nouveaux besoins et de les convaincre qu’on est les mieux à même d’y répondre

- de la communication vers la finance, la pression des actionnaires imposant des normes de rentabilité intenables sur des marchés peu dynamiques sans une rigueur budgétaire donnant toujours plus de pouvoir aux éminences grises nées avec une calculette dans la paume de la main.

 

Ce mouvement s’est accompagné d’une réduction systématique de l’horizon temporel : si une politique industrielle ne pouvait s’inscrire que dans le long terme (investir aujourd’hui dans les recherches qui permettront de prendre un avantage technologique demain, voire après demain), si une vision marketing reposait le plus souvent sur la réalisation d’investissements massifs pour gagner à moyen terme des parts de marchés sur des segments émergents, la prépondérance d’une communication toujours plus superficielle, instantanée, en temps réel, puis d’une exigence financière toujours conjuguée au présent ont enfermé les dirigeants d’entreprise dans une vision essentiellement à court terme.

Pour caricaturer, on sacrifie le moyen et le long terme, en faisant des coupes sombres dans tous les budgets ne garantissant pas un retour sur investissement immédiat, pour réaliser un profit à court terme qui permettra de rétribuer les actionnaires selon leurs exigences.

On peut ajouter qu’une alliance objective entre actionnaires et grands dirigeants – je verse de forts dividendes en échange d’une forte rémunération et d’un parachute doré – renforce encore cette priorité donnée au profit immédiat à tout prix.

 

Et c’est là que le bas blesse, le ‘à tout prix’. Car ce qui est sacrifié, au-delà de la pérennité de l’entreprise, qui n’est pas nécessairement une priorité pour des dirigeants et des actionnaires qui rebondiront ailleurs, ce sont les hommes et les femmes qui la constituent : de la fameuse ‘variable d’ajustement’ au flux continu des délocalisations, de la précarisation de l’emploi à l’externalisation à bas coût de pans entiers de l’organisation, ce sont toujours les mêmes qui paient la note.

Alors faut-il s’étonner quand on demande toujours aux mêmes des sacrifices sans pour autant leur offrir une quelconque vision d’avenir que le couvercle saute, que la soif de justice pousse certains à dépasser les limites de la loi ?

 

Car, si au niveau d’une nation, la paix civile repose sur le respect d’un contrat social, en particulier, le partage de la création de richesse, il en va de même au sein d’une entreprise : rompre le contrat social en mettant en cause les fragiles équilibres qui permettent la coexistence de tous, de l’ouvrier non qualifié au PDG, c’est prendre le risque de pousser ceux qui en pâtissent à sortir de l’état de droit pour revenir à des rapports plus sauvages.

Et ceux qui sont au pouvoir ne devraient jamais oublier que le retour à la ‘loi de la jungle’ n’est pas souvent à leur avantage…

 

Bien entendu, la vision que je développe ici est caricaturale et, bien heureusement, beaucoup d’actionnaires et de dirigeants d’entreprises ne méritent pas ces critiques mais n’y a—t-il pas cependant une part de vérité ?

 

Qu’en pensez-vous ?

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